Blog de la section socialiste de Clamart
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Les combats de Françoise Seligmann, par Pierre Joxe

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Décédée mercredi 27 février, le même jour que Stéphane Hessel, Françoise Seligmann (1919-2013) était une indignée de toujours. Résistante, journaliste et femme politique, dans les sillages de Pierre Mendès France et de François Mitterrand, elle fut du mouvement Combat et du quotidien du même nom, comme l’a rappelé Pierre Joxe dans l’hommage qu’il lui a rendu, vendredi 1er mars, lors de ses obsèques au cimetière du Montparnasse à Paris.


 

COMBAT !

Ce journal n’est pas à vendre, d’ailleurs il n’est pas du jour, il n’est même pas d’avant-hier : il a plus d’un demi-siècle, il a 69 ans. Daté du 21 août 1944, il titre : « L’insurrection fait triompher la République à Paris ». Et en effet ce jour-là dans Paris (à moitié) libéré, une jeune femme de 25 ans transporte en voiture des milliers d’exemplaires de ce journal là. Avec au recto, l’insurrection, et aussi « De Gaulle à Cherbourg », et au verso : « Les derniers moments du gouvernement de Vichy ».

Ce jour-là, Combat, jusque là clandestin, est mis en vente dans la rue. Soudain, place de la Madeleine, une patrouille allemande apparaît. La jeune femme – c’est Françoise – dit à ses camarades : « Nous sommes morts… » Mais un officier allemand approche, il voit les journaux et… il demande le prix. « 2 francs, c’est écrit dessus », déclare la jeune femme. L’officier paye et François Seligmann, avec ses amis, continuera à livrer ce premier numéro, ce premier numéro non clandestin. Car un encadré le précise : « Après quatre ans de lutte clandestine contre l’ennemi, Combat paraît tous les matins ».

Françoise Seligmann a toujours aimé la presse. Et elle n’a jamais eu peur de rien. Peur de rien.

Etudiante lorsque la guerre éclate, elle dut abandonner ses études pour gagner sa vie quand sa mère, Laure Beddoukh, professeur, fut chassée de l’enseignement public par le « Statut des juifs », la loi ou plutôt « acte dit loi » signé par Pétain le 3 octobre 1940 à Vichy. Françoise choisit alors de devenir assistante sociale puis éducatrice, se tournant, déjà, vers les jeunes, comme elle le fera toute sa vie. Très rapidement, elle entra dans la Résistance. Dans la clandestinité, elle accomplit toutes sortes de missions – très ordinaires… – qu’on a fini par lui faire raconter dans un livre intitulé Liberté, quand tu nous tiens.

Dans le réseau « Combat » – le nom du journal –, Françoise accomplit sans frémir, avec des faux papiers, de nombreuses missions de liaison à la barbe des nazis et de leur complices collabos. Pour faire passer et accompagner jusqu’en Suisse des enfants juifs, avec l’aide du Pasteur de Pury, de Lyon, Françoise franchit la frontière franco-suisse clandestinement, par un petit tunnel à moitié inondé ou gelé. Aller en Suisse, retour en France… Non pas une fois, mais de façon répétée, presque régulière, pour passer – pour sauver – des dizaines d’enfants juifs. Il faut relire ses livres puisqu’on ne pourra plus l’écouter. Pour libérer une résistante blessée, torturée et prisonnière à l’hôpital de Blois, Françoise participa revolver au poing, dans une voiture volée pour l’occasion, au commando qui libéra, emmena et mis à l’abri la blessée…

J’en passe…

Françoise Seligmann n’a jamais eu peur de rien, et elle a toujours aimé la presse.

Elle a participé, avec Albert Camus et Claude Bourdet, à la grande saga de Combat, ce journal qui portait le nom du réseau héroïque… mais qui finit tout autrement. Tout le monde ne sait pas qu’elle avait créé à la Libération un journal féministe : La Française, auquel collabora Albert Camus. Mais au même moment son aînée Hélène Lazareff lançait le magazine Elle. Ces deux beaux titres, Elle, La Française, n’ont pas eu la même destinée, on le sait.

C’est dans un autre genre de presse que Françoise a réussi un tour de force : lancer avec la Ligue des droits de l’homme, dont elle est présidente d’honneur, une revue de documentation et de formation sous le titre de Après Demain, qui paraît à présent depuis… 55 ans. Je reconnais parmi vous pas mal d’auteurs.

Je ne retracerai pas ici sa longue activité militante, bien connue : auprès de Pierre Mendès France, comme cheville ouvrière de l’Union des forces démocratiques ; puis avec François Mitterrand au Parti socialiste où elle a été longtemps au premier rang, mais sans rechercher la lumière des flashes. Au Sénat, on se souvient encore de sa trop brève carrière…

Je n’évoquerai que sa dernière création, ce qui l’occupait ces dernières années : après avoir créé en 2004 un prix littéraire, le Prix Seligmann contre le racisme, dont la gestion est assurée par le Recteur de l’Académie de Paris, elle a créé la Fondation Seligmann. Une fondation reconnue d’utilité publique depuis 2006, créée en souvenir des combats menés avec son mari François Gérard contre le nazisme au sein de la Résistance, contre l’intolérance et l’injustice pendant la guerre d’Algérie.

La Fondation Seligmann promeut, selon ses statuts qu’elle a rédigés, « le rapprochement entre les citoyens et résidents étrangers de toutes origines rassemblés sur le sol français, dans le respect de l’idéal laïque. Elle a pour but de combattre les sources du racisme et du communautarisme, les fondamentalismes religieux et les relents du colonialisme ».

La Fondation intervient financièrement en zones urbaines sensibles et, particulièrement, dans le nord et l’est de Paris, dans l’Essonne, dans des quartiers d’Evry, de Grigny, aux Tarterêts, et à présent en Seine-Saint-Denis. A l’initiative de Françoise Seligmann, elle conduit depuis 2007 des actions d’accompagnement scolaire, d’alphabétisation, de prévention, de renforcement du lien social et d’ouverture sur la culture.

Depuis 2007, elle a attribué 224 aides et bourses à des projets portés par 180 organismes différents dont 40 écoles maternelles et élémentaires, 41 collèges, 22 lycées et 74 associations locales ou nationales, au profit direct de plus de dizaines de milliers d’enfants, d’adolescents ou d’adultes en insertion.

Après cette belle et longue vie, Françoise va reposer auprès de son mari, notre ami François Gérard Seligmann, son compagnon depuis la Résistance.

Nous n’oublierons pas ce que nous leur devons, à eux deux, comme à tous ceux et celles qui ont résisté, combattu et mis leur vie en jeu, à cette époque sombre de notre histoire.

Nous leur devons plus que la vie, plus que la liberté, nous leur devons l’honneur, et nous leur rendons honneur.

 

 

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